
Collecter l'urine des Franciliens à la source possède deux vertus : disposer d'azote naturel pour fertiliser les champs et économiser l'eau alors que les chasses d'eau représentent 20 % du budget d'eau global d'un ménage. Ce que nous expliquent Manuel Pruvost-Bouvattier, ingénieur agronome à l'Institut Paris Region, et Tanguy Fardet, chargé de recherche au Laboratoire Eau, environnement, systèmes urbains à l’École nationale des ponts et chaussées.
Dans une note publiée par l’Institut Paris Region, il est expliqué que 29 millions de baguettes de pain pourraient être produites quotidiennement avec l’aide de la fertilisation du blé par la récolte des urines des 12,1 millions de Franciliens. Plus généralement, la collecte des urines et des excréments pourrait être utilisée en remplacement des engrais chimiques. Pouvez-vous nous expliquer comment ?
Manuel Pruvost-Bouvattier : Parmi les ressources limitées de la planète, on trouve le phosphore et l’azote, utilisés pour la fabrication des engrais chimiques. Or l’usage de ces engrais favorise la pollution des milieux aquatiques à un moment où la population augmente et le débit des rivières diminue. Les traitements en station d’épuration sont coûteux, énergivores, produisent du gaz à effet de serre et ne permettent pas le recyclage des nutriments. D’autant que, si on regarde les chiffres, en 1900, les excreta (urine et matières fécales) étaient recyclés à 45 % alors qu’aujourd’hui, ils ne le sont qu’à hauteur de 5 %. L’alternative serait donc de séparer à la source les excreta et les eaux usées et de recycler les premières dans les champs. Cela permettrait en plus une économie d’eau non négligeable. La consommation d’eau avec les chasses représente 20 % du budget d’eau global d’un ménage.
Tanguy Fardet : L’urine représente 80 % de l’azote et 50 % du phosphore. Or, concernant les engrais azotés, nous sommes dépendants de nos achats de gaz, notamment auprès de la Russie. Pouvoir le produire nous-mêmes, c’est aussi assurer notre sécurité alimentaire. Concernant l’eau, il faut savoir qu’en Île-de-France on en utilise une plus grosse quantité en tirant nos chasses qu’en agriculture. Avec le réchauffement climatique, les terres vont avoir besoin de davantage d’eau. L’économiser est donc essentiel.
Mais opter pour cette séparation à la source, cela nécessite de changer tous les équipements. C’est un chantier colossal !
Manuel Pruvost-Bouvattier : C’est une petite révolution de la vision du paradigme de notre assainissement, c’est sûr. Mais, récemment, plein de projets ont déjà démarré. Dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul à Paris (14e), la séparation des urines sera effective dans 600 logements. La séparation à la source est également à l’œuvre au siège de l’Agence spatiale européenne. Il faut que les collectivités s’emparent aussi du sujet désormais.
Tanguy Fardet : Effectivement, tout cela ne va pas se faire en un jour. Le raccordement au tout-à-l’égout au lendemain de la guerre a pris en France une centaine d’années entre 1850 et 1970 environ. Le gros de la transition vers les toilettes à chasse d’eau a nécessité environ quatre décennies, entre 1890 et 1930. Passer à la collecte séparative prendra une trentaine d’années. Mais on peut commencer à récupérer les nutriments via des projets de grands bâtiments. Il est évident qu’il est plus simple de penser à ces aménagements sur des chantiers puisque cela permet d’élaborer les installations dès le départ. Par ailleurs, dans les grands immeubles de bureaux par exemple, pour l’urine, c’est relativement simple : il suffit de tirer un tuyau supplémentaire…
Mettre ce système en place dans des immeubles de grande envergure, type siège d’entreprise, est-ce que ce n’est pas aussi une bonne façon d’acculturer les gens ? Sur le mode : « j’ai testé à mon bureau, pourquoi ne pas en parler à ma copro ? »
Tanguy Fardet : On encourage tous les projets, quels qu’ils soient. Cela se passe déjà par exemple au niveau d’Amap (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). Les personnes collectent leurs urines chez elles, de façon un peu artisanale, et il existe des points de collecte où l’agriculteur les récupère pour ses champs. Évidemment, c’est faible en termes de ressources fournies mais cela permet de parler du sujet ! L’intérêt des gros bâtiments c’est que, en Île-de-France, on a plutôt de grosses exploitations agricoles. Donc, si on veut pouvoir discuter avec des agriculteurs, il faut leur assurer qu’on sera en mesure de leur fournir de quoi fertiliser au moins une parcelle.
En termes sanitaires, quels sont les enjeux ?
Tanguy Fardet : Il y a une dimension sanitaire évidente. Les matières fécales participent à la pollution des eaux. La filière la plus simple pour les gérer, c’est le compostage. Avec la chaleur et le processus du compostage, les bactéries pathogènes sont éliminées. Quant aux urines, elles sont quasi exemptes de cet aspect pathogène mais elles comportent des résidus médicamenteux dont les stations d’épuration ne viennent pas totalement à bout. Or leur présence est plus problématique dans les eaux car il y a moins d’oxygène dans l’eau. Dans les champs, on a davantage d’oxygène et les plantes ne semblent pas capter ces molécules. Par ailleurs, il faut rappeler que les trois quarts des boues provenant des stations d’épuration sont épandues. Or on y trouve des polluants émanant des toitures, de la voirie… Opter pour la valorisation des excreta constituerait donc une amélioration monumentale, d’autant que la séparation à la source permet ensuite de filtrer ces micropolluants !
Avez-vous déjà repéré des territoires franciliens favorables au développement de ces initiatives ?
Manuel Pruvost-Bouvattier : Il y a plusieurs critères qui rentrent en compte. Nous cherchons des gros bâtiments à collecter avec des terres agricoles pas trop éloignées. Nous repérons aussi les milieux naturels sous pression, les stations d’épuration en difficulté ainsi que les éléments de politiques territoriales et des acteurs qui peuvent être des facilitateurs. Nous regardons aussi du côté des parcs naturels et prenons en compte les projets alimentaires territoriaux.
Tanguy Fardet : Une chose est sûre : en termes de qualité de ressource en eau et de difficultés rencontrées par les stations d’épuration, le sujet se pose partout en Île-de-France. En termes de gros projets d’aménagement urbain, les zones entre Corbeil-Essonnes et Melun ou l’Est parisien au sud de Marne-la-Vallée sont intéressantes. Côté parcs naturels, le Vexin a le projet de créer des ceintures vertes comportant des zones maraîchères autour des villes. Et, dans la vallée de Chevreuse, il existe une vraie dynamique entre Saclay, Saint-Quentin et Versailles.
Le 7 avril prochain, se tient la rencontre « Valoriser les nutriments excrétés par les Franciliens ». Quel en est le but ?
Manuel Pruvost-Bouvattier : Les objectifs sont multiples. Il s’agit d’échanger, de diffuser nos connaissances et d’interroger les solutions qui s’offrent à nous. Il existe déjà de nombreux retours d’expériences sur lesquels nous pouvons nous appuyer. L’idée est de voir comment cela peut se mettre en œuvre dans des structures et des politiques publiques déjà existantes.
Infos pratiques : Rencontre « Valoriser les nutriments excrétés par les Franciliens » à l’Institut Paris Region, 66-68, rue Pleyel – Campus Pleyad 4, Saint-Denis (93). Accès : métro Carrefour Pleyel (ligne 13) ou Saint-Denis–Pleyel (ligne 14). Le rendez-vous est déjà complet mais le replay sera disponible dès mardi 8 avril sur plus d’infos sur institutparisregion.fr
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2 avril 2025