Société

Ces vignerons qui veulent mettre Paris en bouteille

La vigne de Suresnes / DR
La vigne de Suresnes / DR

Première région viticole de France jusqu'au XIXe siècle, l'Île-de-France et ses vignes sont en train de sortir d'une longue période de gueule de bois grâce à l'engagement de vignerons passionnés.

 

Bordeaux, Bourgogne, Champagne, tels sont quelques-uns des terroirs auxquels on pense spontanément lorsqu’on parle vignoble. Ce n’est pas le cas de l’Île-de-France qui, bien qu’ayant été jusqu’au XIXe siècle la première région viticole de France, a disparu de la carte des vins sous les effets conjugués de l’industrialisation, de l’urbanisation massive, du développement du chemin de fer permettant l’importation de vins à prix compétitifs et, pour  couronner le tout, de l’invasion du phylloxéra qui ravagea les vignes.

Néanmoins depuis les années 80 , le vignoble francilien sort tout doucement de sa longue gueule de bois avec de nombreuses initiatives municipales, associatives ou privées. Si le Clos Montmartre est la cuvée la plus connue, il existe aujourd’hui 150 exploitants à travers la région. Des vignes pour l’essentiel “patrimoniales”, entretenues par des passionnés qui proposent des activités liées à l’oenotourisme ou des animations pédagogiques. Il faut dire que l’Île-de-France étant considérée comme zone non viticole, il est interdit de commercialiser quelconque nectar. Le seul vin jouissant d’une dérogation est celui de la ville de Suresnes (Hauts-de-Seine).

“Nombreuses sont les collectivités à avoir perçu l’intérêt de cultiver leur propre vin. Les villes franciliennes sont fières de développer un patrimoine local, ce qu’elles font aussi en cultivant leur propre miel”, analyse Emmanuel Monteau, conseiller viticole indépendant depuis une quinzaine d’années et qui a notamment accompagné la réintroduction de Pinot gris à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Le travail de la vigne retisse un lien d’appartenance avec un territoire, avec une histoire locale que l’urbanisation uniforme tend à annihiler. C’est aussi une façon de sensibiliser à l’écologie en général”.  

« La vigne est un potentiel économique pour les futures générations »

Cette approche est partagée par Daniel Kiszel, installé à Guérard (Seine-et-Marne) depuis 2000, sur un territoire qui fut pendant longtemps (et depuis 1232 !) le coteau le plus riche de la région et qu’il s’emploie à faire revivre. Avec sa société Vigne En Vie, il propose aux entreprises et aux particuliers des visites ainsi que des dégustations. “Nous sommes chanceux que le maire de Guérard préfère soutenir de petits vignerons locaux plutôt que de bétonner les terres et laisser croître le foncier. La renaissance d’une activité viticole est un potentiel économique pour les futures générations”, explique le Guérardais.

Mais qui dit renaissance suppose au préalable qu’il y ait eu naissance. Les vignes font leur apparition en région parisienne dès la fin de l’Empire romain. Du Moyen Âge à la Révolution, c’est le clergé qui garde le monopole de la production. “A l’époque, le vin blanc de Suresnes est le meilleur du royaume !, assure Jean-Louis Testud. Si aujourd’hui il est le seul qui soit commercialisable en Île-de-France, c’est parce que nous sommes passés entre les mailles du filet car l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité) a adoré notre vin.” La ville entretient un hectare de vigne composé à 85% de Chardonnay et à 15% de Sauvignon. “Suresnes a relancé ses plantations dès 1965. En 1983, le vignoble possédait 19 cépages différents. Je me suis entouré d’experts, comme le critique gastronomique Périco Légasse, afin de choisir ce qui correspondait le mieux à nos sols”, raconte Jean-Louis Testud, qui insiste sur la valeur sociale du projet. “La vigne est quelque chose de convivial. Nous vendons 70% de la production aux habitants et organisons de nombreux événements comme le festival des vendanges initié en 1984 et qui accueille 30.000 personnes chaque année.”

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Atelier de l'association Vigne en vie à Guérard (77) / © Vigne En Vie
Atelier de l’association Vigne en vie à Guérard (77) / © Vigne En Vie

 

Le mariage de la vigne et du maraîchage

Renouer avec la tradition vigneronne de l’Île-de-France c’est également le rêve de l’association Clinamen. Ces paysans urbains ont choisi de planter leurs vignes bio sur le campus de l’université de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), terre qui a échappé à l’urbanisation et vestige de la plaine des Vertus, plus grande plaine légumière de France à la fin du XIXe siècle. Leur projet ressuscite une viticulture associée à une production maraîchère. « Au XVe siècle, le potager était situé entre les rangs de vigne, permettant le bon développement du raisin et la lutte contre les parasites. Pour nous, c’est aussi un moyen de réfléchir à un mode de production en culture biologique intensive. L’intérêt économique de cultures associées sur un espace réduit est un enjeu fondamental de l’agriculture urbaine », détaille Guillaume Leterrier, l’un des représentants de Clinamen. Les deux hectares, sur lesquels poussent Menu-Pineau, Riesling, Sauvignon, Pineau d’Aunis, Grolleau et Gamay, devraient offrir leurs premières bouteilles l’an prochain. Pour déguster ces futurs crus Made in Seine-Saint-Denis, il faut en premier lieu devenir artisan-actionnaire. Une heure de jardinage est rétribuée un Tampon usufruit (TU), c’est-à-dire un pourcentage des récoltes d’une valeur de 10 euros. 10.000 TU ont déjà été distribués. Les chantiers participatifs se déroulent tous les mardis et jeudis après-midis de même que certains dimanches. S’il est intéressant de faire vivre une exploitation où seuls ceux qui cultivent la vigne ont accès au fruit de la récolte, le prochain défi de Clinamen consiste à obtenir le droit de vente.

De nouvelles opportunités pour la production du vin

Les espoirs sont permis. Car les choses sont en train d’évoluer. Depuis le 1er janvier 2016, une nouvelle réglementation est entrée en vigueur et offre la possibilité aux pays européens de planter chaque année 1% de vignes nouvelles pour la production de vin. Conséquence de quoi, la France est autorisée à cultiver environ 8.000 hectares supplémentaires par an. Une première victoire pour Patrice Bersac, président du Syndicat des vignerons d’Île-de-France et qui lutte depuis le début des années 90 pour une reconnaissance de la production francilienne et l’obtention d’une Indication géographique protégée (IGP). “La frilosité viticole française est inquiétante car pendant que nous débattons sans cesse ce sont les vins des Etats-Unis et d’Australie qui grapillent le marché, regrette-t-il. Notre pays doit se réveiller pour répondre à l’attente de sa jeunesse, curieuse de nouveaux produits et empreinte d’une forte conscience écologique. Nous avons 40 ans de retard sur l’Allemagne ou la Suisse !”

Cette quête d’innovation, la Winerie Parisienne en est un fer de lance en Île-de-France, elle qui vinifie son vin dans son chai montreuillois. “Les grappes de raisins nous sont envoyées en cagettes par des agriculteurs partenaires. Nous assemblons ici une dizaine de cépages qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer. Nous avons cette chance en France de posséder une diversité de terroirs incroyable. C’est pourquoi nous défendons une nouvelle marque francilienne issue d’hybridations”, décrit Julien Brustis, l’oenologue de La Winerie. En 2017, l’entreprise a vendu 80.000 bouteilles à travers 300 points de vente. Et elle n’entend pas s’arrêter là. Elle a acheté 26 ha de terrain à Davron (Yvelines) où elle a déjà planté 3 ha de vigne. Huit autres hectares suivront cette année. Les premières bouteilles sont attendues pour 2020. “Tant mieux si d’ici là il existe une appellation dédiée aux vins d’Île-de-France, mais le cahier des charges doit rester large, estime Julien Brustis. Parfois, l’appellation peut gommer le nom d’un producteur. Or nous souhaitons être identifiés comme une marque de vin de qualité. Il y a encore besoin de temps pour cerner tout le potentiel du territoire”.

Les trois fondateurs de la Winerie Parisienne dans leur chai à Montreuil / © Camy Verrier
Les trois fondateurs de la Winerie Parisienne dans leur chai à Montreuil / © Camy Verrier

 

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