Société

Attention ! Virée toxique en Seine-Saint-Denis

Faire des balades dans des lieux pollués de Seine-Saint-Denis ? C'est l'idée de quatre militants pour attirer l'attention des médias et des habitants. Nous les avons rencontrés lors d'une de leurs excursions.

Par un dimanche après-midi de février, nous nous retrouvons, avec une cinquantaine d’inconnus, à la sortie de la station de métro La Courneuve, au nord de Paris. Comme eux, nous venons participer à une balade organisée par une association énigmatique, « Toxic Tour Détox 93 », dont nous avons découvert par hasard l’existence sur Facebook

A l’heure précise du rendez-vous, une jeune femme à l’air doux s’empare d’un micro : « Merci d’être venus à ce nouveau Toxic tour Détox 93 consacré aux data centers [centres de stockage des données, constitués d’ordinateurs et de serveurs] de La Courneuve. Aujourd’hui nous allons découvrir et réfléchir au sujet de ces entrepôts géants qui consomment une énergie incroyable et créent une vraie nuisance pour les riverains… »

Balades dans les zones industrielles

Guide touristique un peu particulier – on a appris plus tard qu’elle couvrait l’écologie chez Mediapart, Jade Lindgaard nous conduit pendant près de deux heures à travers les rues et les zones industrielles de La Courneuve, sur la trace des data centers existants et de ceux en devenir. A chaque fois, la guide-journaliste détaille les possibles conséquences environnementales et sanitaires, mais aussi fiscales et sociales de cette nouvelle activité économique.

datas center La Courneuve

A ses côtés, des habitantes témoignent du quotidien au voisinage immédiat d’un data center : bruit, pollution, danger lié aux dépôts d’hydrocarbures des générateurs de secours… C’est d’ailleurs en les rencontrant, il y a deux ans, que Jade Lindgaard a eu l’idée de cette excursion : « Avec elles, c’était la première fois que je rencontrais des habitants mobilisés, qui se demandaient ce qui se passait dans leur quartier. Et comme je savais par ailleurs que le sujet des data centers était sérieux, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. »  

Restait à trouver la bonne manière – en laissant tomber les traditionnelles conférences militantes qui n’attirent que les convaincus.

De l’écologie à la justice environnementale

Pour faire passer leurs idées, Jade Lindgaard et trois de ses amis – la philosophe écolo Emilie Hache, le pasteur protestant (et ancien responsable des jeunes chez les Verts) Stéphane Lavignotte et Mathieu Glaymann, ancien élu EELV et associatif multi-causes dans le 93 – ont eu l’idée de s’inspirer des « Toxic tours »n dont Emilie Hache enseignait justement l’histoire à la fac.

« Toxic tours », c’est le nom d’un phénomène protestataire né dans les années 90 aux États-Unis dans des quartiers pauvres qui se réveillaient avec des décharges industrielles clandestines, des sous-sols pollués en douce aux métaux lourds et des maladies « exotiques » en pagaille. Aujourd’hui, le mouvement s’est répandu dans le monde entier, Brésil, Bolivie, Afrique du Sud, etc. A chaque fois, ça démarre avec la mobilisation d’habitants révoltés par un scandale écologique et par la passivité – ou la complicité – des pouvoirs publics et des médias locaux.

Pour Jade Lindgaard, la force du mouvement planétaire des Toxic tours, c’est « qu’il fait le lien entre inégalités environnementales et inégalités territoriales. » Bref,  selon elle et ses amis, l’écologie est aussi une question sociale, et la pollution affecte en premier lieu les pauvres, qui ont moins de moyens pour s’informer et se défendre.

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Et la marche dans tout ça ? « Marcher permet de faire ensemble l’expérience concrète d’un cadre de vie pollué. Marcher le long d’une autoroute en pleine ville, d’un quartier voisin d’un aéroport, c’est parlant. Ensemble, on est moins seuls, on constate plus facilement un problème, on peut en parler… »

Avant le Toxic Tour à la Courneuve, il y a eu des balades consacrées aux autoroutes urbaines à Saint-Denis, à la place laissée aux transports publics à l’Île-Saint-Denis, à l’histoire des luttes socio-environnementales dans le 93. A chaque fois, les sujets sont hyper concrets et locaux. Et ça semble toucher les gens : à la première randonnée en août, ils étaient vingt. A celle de décembre, ils approchaient des 100 participants…

En route pour le Bourget

Ces jours-ci, Jade Lindegaard et ses trois amis préparent la prochaine excursion, le 19 avril autour de l’aéroport d’affaire du Bourget. Au menu, nuisances sonores, pollution, extension de la zone aéroportuaire dans une zone densément peuplée… « Et on veut aussi questionner le trafic aérien en tant que tel », ajoute-t-elle. Évidemment, le lieu de cette balade est plus que symbolique : c’est au Bourget qu’à la fin de l’année aura lieu la grande conférence sur le climat, la COP21. On y attend près de 100 000 participants.

Assurément, la méthode des animateurs des Toxic tour Détox 93 provoque des réactions. Lorsque nous les avons accompagnés à la Courneuve, notre petit groupe était suivi par une voiture dont les occupants avaient sacrément l’air d’être des policiers en civils. Fantasme ? On verra bien le 19 avril.